mercredi 31 janvier 2007

Récrimination acrimonieuse à l'encontre de l'émission "Le Rendez-Vous des Politiques"...

...sur France Culture exprimée sur un ton virulemment irrationnel et injuste se concluant par une revendication attentatoire à l'intégrité financière de M. Enthoven animateur de l'émission en question, contribution qui n'a d'autre intérêt que de calmer les nerfs de son auteur légèrement insomniaque en ce début d'année.

Quel décret divin a confié à l’aréopage du Rendez-vous des politiques le magistère universel qui lui confère seul le droit de déterminer ce qui relève d’une préoccupation légitime et primordial au plan politique ? Quelle force cosmique en est à l’origine, qui leur permet de vouer aux gémonies quiconque à l’audace de considérer que les préoccupations populacières méritent autant d’attention que leur expertise forcément indépendante de pur esprit jamais défenseur de quelque intérêt particulier?

Je comprends bien la souffrance que doit ressentir ce noble individu qu’est Paul Thibaut devant la remontée d’égout des revendications des hordes populacières tant il est vrai que ce qui occupe le vulgaire relève de la trivialité la plus sommaire. Interrogez donc une femme de ménage ou un éboueur ou un intérimaire ou une caissière de supermarché sur le conflit du Proche-Orient, la construction européenne ou les réformes nécessaires mais douloureuses induites par la mondialisation capitaliste qui est une réalité comme le soulignait récemment je ne sais plus quel député libéral (une « réalité » tombée du ciel contre laquelle on ne peut rien si ce n’est s’adapter tous ensemble, enfin tous sauf les universitaires, conseillers d’Etat ou journalistes, politiciens de père en fils et héritiers d’empire industriel, une « réalité » et non un choix politique délibéré par des élites soucieuses de maintenir leurs privilèges et leur domination sociale comme un odieux populisme tendrait à le faire croire) –interrogez donc tous ces gueux sur ces graves problèmes et vous sombrerez dans des gouffres sans fond d’indifférence. La seule chose qui préoccupe ces gens-là c’est leur compte en banque qui n’est jamais assez fourni alors que nos braves statisticiens qui distribuent la vraie vérité à une opinion sourde autant qu’aveugle s’épuisent à expliquer qu’il n’y a aucun problème de revenu dans notre pays, pas davantage que d’accroissement des inégalités de revenu (il est vrai que os braves statisticiens omettent de prendre en compte les revenus financiers mais c’est « parce qu’ils sont impossibles à estimer »). Allez expliquer à un ouvrier qu’il faut bien que les entreprises investissent dans les pays du Sud pour leur permettre de se développer et d’améliorer le sort de leurs populations et qu’il peut bien, lui, faire preuve d’un peu de solidarité internationale en se reconvertissant, en étant flexible et mobile comme savent l’être les universitaires, les conseillers d’Etat et les journalistes ; allez-lui expliquer le plus rationnellement du monde que c’est pour son bien qu’on le licencie pour transférer son poste de travail dans un pays à bas salaire, que c’est pour son bien qu’on l’embauche à la semaine, qu’on le paye au minimum, qu’on intensifie toujours plus son travail ; allez-lui expliquer le plus rationnellement du monde que c’est pour son bien que l’on dégrade constamment ses conditions de travail, d’embauche et de salaire, pour son bien à long terme et vous constaterez que ces gens-là sont inaccessibles au raisonnement et irréductibles à tout argument humanitaire comme cet acte de solidarité internationale que constitue la délocalisation ou le principe du pays d’origine. Le peuple est stupide et ce n’est pas un hasard si le génie de notre langue française finit toujours par opérer des dérivations sémantiques aux vocables qui désignent le vulgaire en les connotant péjorativement !

Terrible en vérité cette démocratie d’opinion, dictature de l’opinion plutôt qui impose dans le débat politique des questions sans intérêt comme le logement par exemple. Et pourquoi une telle agressivité à l’endroit de cette question chez notre aréopage ? J’ai d’ailleurs à ce propos du mal à comprendre les discours de nos grands esprits aventuriers car si, comme l’affirme l’un d’eux, cela fait 20 ans, 30 ans voire 40 ans que le problème du logement se pose comment se fait-il, dans cette odieuse dictature des femmes de ménage et des éboueurs, que cette question ait été éludée par les gouvernements comme les médias jusqu’à il y a peu ? Si « l’opinion » (c’est-à-dire la population entière moins les universitaires, les conseillers d’Etat et les journalistes, les politiciens et les héritiers qui savent, qui sont informés et qui sont instruits) décide seule dans notre démocratie vacillante et impose son ordre infâme pourquoi les problèmes sociaux et économiques du plus grand nombre ont-ils été systématiquement expulsés du débat politique au profit des beaux et grands discours des gens qui savent que le libre-échange est gagnant-gagnant (et c’est vrai qu’il est gagnant-gagnant, gagnant pour les élites du Nord et gagnant pour les élites du Sud !), que les protections sont illusoires et infantilisent l’individu qui doit être responsabilisé (ce qui logiquement ne concernent pas les gens qui savent et qui sont responsables de naissance et n’ont besoin d’aucun aiguillon pour cela), que la construction européenne passe avant toute chose (et tant pis si en élargissant à des pays pauvres qui n’ont pas encore rattrapé leur retard de développement on accentue le dumping social et fiscal et contribue à détériorer les conditions d’existence des gens qui ne savent pas et qui n’auront qu’à s’adapter) ? C’est sans doute la dictature de l’opinion qui est responsable du fait qu’il ait fallu attendre 1997 pour que l’amiante soit interdite ; c’est sans doute toujours cette même dictature qui fait de l’obstruction judiciaire pour gagner du temps, comptant les cadavres de ces sous-hommes d’ouvriers qui n’auront pas besoin d’être indemnisés par les entreprises des gens qui savent. C’est sans doute la dictature de l’opinion qui rogne les indemnités journalières des chômeurs un peu plus à chaque réforme et développe les contrats de travail précaires et qui s’offusque, 10 ou 20 ans plus tard, de la paupérisation des jeunes travailleurs. C’est sans doute la dictature de l’opinion qui libéralise et privatise le secteur et les compagnies électriques et qui s’étonne 10 ans plus tard de la baisse concomitante de l’investissement, en omettant comme il se doit de rappeler que depuis 10 ans si les investissements productifs ont baissé les investissements purement financiers en rachat de concurrents se sont élevés à plusieurs dizaines de milliards d’euros. C’est sans doute la dictature de l’opinion qui est à l’origine de cet étrange phénomène qui veut que le peuple est raciste et xénophobe alors que les gens qui savent sont tolérants et ouverts mais que, paradoxalement, dans les divers quartiers de nos villes le nombre d’immigrés et d’issus de l’immigration est inversement proportionnel au nombre de gens qui savent. C’est sans doute la dictature de l’opinion qui fait des cadeaux fiscaux aux grandes fortunes et bloque les salaires et les pensions. C’est sans doute la dictature de l’opinion qui est à l’origine du rétrécissement social du recrutement des élites et de la reproduction sociale de celles-ci. C’est sans doute la dictature de l’opinion qui fait que 90% des élèves de certains lycées toujours les mêmes accèdent aux classes préparatoires et presque aucun dans certains autres.

Mais j’ai bien l’impression que ce que ne supporte pas notre noble aréopage c’est justement l’irruption de la populace dans le débat politique parce que, inévitablement, si l’on place sur le même plan les préoccupations politiques des élites surprotégées et largement rémunérées auxquelles appartiennent nos grandes âmes et celle des basses castes et de tous ceux qui s’en prennent plein la gueule depuis 20 ans qu’ils sont enjoints à s’adapter à la « réalité » des gens qui savent (et qui ne risquent rien) –inévitablement en ce cas les préoccupations des gens qui savent et leur « réalité » incontournable seront battus en brèche par celles des enjoints à l’adaptation qui sont infiniment plus nombreux. D’où ce discours sur la fin de la démocratie et la démocratie d’opinion, la démocratie relevant de la raison et non de l’opinion, la raison relevant bien sûr des élites et pas de la populace : pour notre aréopage la démocratie n’est possible que si elle est confisquée par ceux qui savent et si elle muselle ceux qui subissent. Car « opinion » ici signifie peuple et populace par rapport aux élites et gens qui savent comme je l’ai dit plus haut ; « démocratie » signifie alors le régime qui assure le gouvernement oligarchique. Dès lors que les élites qui en tirent profit perdent leur toute-puissance suite au désastre économique et sociale auquel nous a mené leur expertise savante durant les 30 dernières années qui forment une période au cours de laquelle l’ascension sociale des classes moyennes et inférieures s’est ralentie, la reproduction des élites accentuée et l’emprise de ces dernières sur les divers lieux de pouvoir accrue, ce qui implique que les prises de décision en matière économique et politique et les orientations du discours médiatique leur incombent essentiellement et qu’il me semble pour le moins extravagant d’imputer à une populace imbécile la responsabilité de la dégradation de sa propre situation et ce alors qu’elle n’a cessé dans le même temps d’être exclue chaque année un peu plus des lieux de pouvoir –dès lors donc qu’elles perdent leur toute-puissance, et toute incapable qu’elles sont de se remettre en cause, c’est-à-dire de se désavouer ou plutôt d’avouer que les finalités poursuivies par les politiques qu’elles élaborent, impulsent, mettent en œuvre et soutiennent depuis 30 ans ne visent qu’à renforcer leur position sociale, elles en viennent à dénoncer la fin de leur toute-puissante expertise et parole comme l’annonce de la mort de la démocratie. L’aboutissement logique de ce raisonnement est de transformer toute revendication populaire en expression de haine et de bêtise et toute volonté de prendre en compte ces revendications comme démagogique et « populiste » pour reprendre ce mot dont le sens a été contrefait par le Cercle de la raison qui a surgi au moment du débat sur le Traité constitutionnel européen, qui a surgi pour être défait par la vile populace qui n’a évidemment pas saisi les enjeux du référendum contrairement aux gens qui savent et aux habitants de Neuilly-sur-Seine qui ont voté « oui » comme un seul homme.

Il est à ce sujet très intéressant de reprendre les considérations de M. Enthoven à propos de ce peuple aux méchantes idées xénophobes, ce peuple qui a su « faire preuve d’intolérance », ce peuple auquel il a fallu imposer d’en haut l’abolition de la peine de mort. Voilà bien des propos qui puent la haine de classe et les préjugés de notre aréopage. M. Enthoven peut raconter toutes les âneries qui lui passent entre les oreilles mais je trouve qu’il a la mémoire sélective. Que je sache, en effet, la peine de mort n’a pas été abolie par un chef d’Etat tout-puissant entraînant dans un élan de folle audace une opinion stupide et percluse d’admiration pour le grand homme qui sait: elle était une proposition du candidat Mitterrand, et une proposition volontairement mise en avant et fermement défendue jusqu’à la fin de la campagne par le seul président de la République socialiste que notre pays ait connu, une proposition qui fut votée par l’Assemblée nationale après que M. Badinter, ministre de la Justice, en eut exposé publiquement les fondements philosophiques. Certes l’opinion était majoritairement favorable au maintien de la peine de mort mais l’abolition n’a pas été courageusement réalisée par un président dressé seul contre l’odieuse populace, échevelé dans la tempête opinante : elle a été mise en œuvre par le représentant de la nation souveraine investi par le suffrage universel d’un peuple qui avait délibéré en connaissance de cause. La démarche de M. Mitterrand était à l’opposé même des méthodes que défendent M. Enthoven et ses copains. Par ailleurs les insinuations de ce monsieur concernant l’intolérance sans doute innée de la populace qu’il nomme opinion ne laissent pas de m’interloquer ! Certes la xénophobie et le racisme sont des réalités sociales mais enfin d’où viennent les stigmates racistes ? Qui a enseigné pendant près d’un siècle aux enfants de l’école républicaine que les Arabes étaient fourbes et paresseux, que les Nègres étaient indolents et stupides ? Qui a inventé et répandu les zoos humains en France ? Que je sache la colonisation qui est à l’origine des préjugés racistes qui gangrènent la société a été initiée au dix-neuvième siècle contre une opinion qui avait déjà d’autres soucis qu’apporter la civilisation française à des peuples qui vivaient très bien avec les leurs, des soucis qui étaient eux-mêmes bien triviaux j’en conviendrai mais c’est dans la nature du vulgaire d’être trivial : c’est contre la volonté du peuple que les élites ont imposé la colonisation et c’est pour le convaincre du bien-fondé de cette grande œuvre que les écoles ont enseigné aux enfants de France à mépriser et à détester les Arabes et les Nègres, c’est toujours pour convertir une opinion perplexe à la nécessité de coloniser que les gentilles élites ont inventé les expositions coloniales et les zoos humains. Le racisme contemporain qui s’exerce à l’encontre des Arabes et des Noirs n’est pas le fruit d’une tare congénitale de l’opinion mais l’écho d’un discours élitaire.

Mais la xénophobie, dira-t-on, n’est pas neuve et relève d’autres logiques. Il est vrai qu’on ne peut assimiler racisme et xénophobie et s’il est évident que les ancêtres de nos hommes Circulaires (qui appartiennent au Cercle de la raison) ont construit le racisme on ne peur leur imputer tous le crimes de la Terre et exonérer a priori la populace de toute responsabilité en matière de xénophobie. Le peuple est généralement xénophobe, plus exactement les peuples sont généralement xénophobes de même que les individus sont aisément intolérants vis-à-vis de ceux qui ne pensent pas comme eux. Cela étant la xénophobie n’est pas également présente dans toutes les couches de la société : si tous les degrés de la pyramide sociale sont touchés par ce phénomène il semble toutefois que la prévalence et la prégnance de celui-ci croissent au fur et à mesure que l’on dégringole lesdits degrés. De la même manière les périodes de crise et de tension économique et politique sont propices au développement de la xénophobie. Ainsi, si la xénophobie est universelle et éternelle elle ne s’exprime pas de la même manière selon les contraintes économiques et sociales qui pèsent sur les individus comme sur la société. Au lieu de donner des leçons de morale l’aréopage de la Cercle de la raison ferait peut-être mieux de se préoccuper des conditions sociales, culturelles et économiques qui favorisent l’essor de la xénophobie latente dans toute société humaine. Entre autre si M. Enthoven daignait descendre de son piédestal il constaterait que les comportements et pensées xénophobes sont largement attisés par l’accentuation de la compétition interindividuelle induite par le libre-échange, la libéralisation à tous crins de l’économie et le démantèlement de l’Etat-providence construit à la Libération, toutes politiques initiées et soutenues par l’aréopage et le Cercle. Il pourrait aussi constater que les discours xénophobes ne sont bien souvent que l’écho assourdi du discours haineux et méprisant qu’ont subies les hordes populacières (qu’il nomme « opinion ») de la part de leurs maîtres bourgeois et leurs séides de l’immarcescible Cercle de la raison. Il pourrait constater que le mépris du « petit blanc » qu’il exècre à l’égard du bougnoule n’est que l’écho du mépris que reçoit celui-là de la part d’une société hiérarchisé et inégalitaire où la valeur d’un homme est proportionnelle à son revenu ou ses diplômes : la xénophobie n’est souvent qu’un viatique qui permet aux faibles et aux vaincus de la compétition économique de se constituer une image positive d’eux-mêmes en surinvestissant leur appartenance à une communauté humaine quelconque, communauté parée de toutes les qualités auxquelles ils s’identifient sans distance critique afin de se parer de ces qualités que la société leur dénie. Bien sûr la xénophobie est un phénomène complexe qui ne saurait être réduit à une cause unique mais il me semble toutefois que la hiérarchisation de la société et la compétition économique (auxquelles les hommes sont d’autant plus durement soumis qu’ils sont plus faibles et fragiles et issus de milieux modestes et, a fortiori, pauvres) sont deux éléments qui ne peuvent être écartés d’une réflexion sur ce problème. En conséquence ceux-là mêmes qui sont à l’origine ou qui défendent une vision du monde où la société se réduit à une lutte de tous contre tous et au maintien des hiérarchies installées, ceux-là me semblent mal placés pour conchier la populace et lui donner des leçons de morale sous prétexte de considérations philosophiques vaseuses et d’omissions opportunes.

Tout ça pour dire que cette émission du Rendez-vous des politiques sur France Culture me semble avoir perdu beaucoup en qualité depuis que M. Enthoven en a pris les commandes. C’est peut-être une opinion infondée (!) mais, constatant que la seule variante par rapport aux années précédentes réside en la personne de l’animateur orchestrateur questionneur médiateur, j’en viens à imputer sans doute injustement la responsabilité de cette dégradation au dit animateur…

mardi 30 janvier 2007

Contre l'orthographe qui fait mal à la tête et la méritocratie républicaine...

...qui fait aussi mal à la tête.

Être français c’est apprendre une orthographe qui transpire la haine, le mépris, la négation même de l’humanité ; être français c’est être enseigné des règles d’écriture qui ont été pensées de sorte à ce qu’elles soient incompréhensibles ; c’est apprendre qu’il y a des règles, qu’il faut s’y plier pour être digne, pour être un homme, qu’il y a des règles mais qu’il est impossible de les comprendre à moins d’être agrégé de latin, grec et vieux français, qu’il y a des règles et qu’il faut les respecter faute de quoi l’on n’est rien, un être sans parole car le français c’est ce qui s’écrit pas ce qui se parle, qu’il y a des règles, qu’il faut les respecter mais qu’elles ne servent à rien dès lors qu’il s’agit de transcrire le langage que l’on croit parler : être français c’est apprendre qu’il faut apprendre des règles qui n’expliquent rien, n’éclaircissent rien, n’apprennent rien et ne servent à rien si ce n’est à séparer ceux qui parviennent à les absorber des autres. L’orthographe française n’est que l’apprentissage de l’arbitraire par l’assujettissement à des règles obligatoires mais incompréhensibles, un mur subtil et délicat dont l’ascension sépare ceux qui savent et qui deviendront les maîtres de ceux qui ne sauront jamais ou mal et qui resteront les sujets.

Et évidemment ceux qui savent sont ceux qui maîtrisent déjà le mieux le langage parlé avant même d’apprendre à l’écrire et qui sont toujours plus ou moins les mêmes. L’orthographe est un instrument de sélection, un tamisage social qui n’est pas totalement efficace et d’ailleurs qui ne doit pas l’être, totalement efficace, auquel cas sa fonction première qui est de terroriser les plus faibles éclaterait au grand jour. C’est l’illustration du principe de la méritocratie républicaine : assurer la reproduction d’une oligarchie nationale tout en extrayant du Tiers-état les grosses têtes dont l’ascension sociale privera, d’une part, la populace d’un encadrement intellectuel efficace et, d’autre part, maintiendra vive la fiction nécessaire à la survie de la susdite archosphère tout en excitant la compétition entre les individus issus du populo, compétition qui elle-même alimente le système de sélection et donc le tamisage social –ou comment l’ascenseur social constitue un agent de la perpétuation des inégalités, comment l’ascenseur social est le produit de la volonté politique d’assurer la perpétuation des inégalités.

Et pourquoi ne pas simplifier cette maudite orthographe anti-démocratique, ne serait-ce qu’en la débarrassant de ces lettres superflues qui l’encombrent ? Si les Italiens vont al teatro pourquoi les Français ne pourraient-ils pas aller au téatre tout simplement ? En quoi des éléfants seraient-ils moins éléphantesques que les éléphants actuels ? Sans doute l’institution d’une orthographe phonétique du français est-elle impossible mais on peut sans difficulté en finir avec tous ces doublons qui compliquent inutilement l’écriture (comme « ai » et « è », « ph » et « f »), ces lettres surnuméraires comme les « h » muets, ces dédoublements de consonnes qui ne correspondent à aucun usage réel de la langue ou ces absurdités comme le « y » qui se prononce exactement comme le « i » pas grec bien qu’il soit censé transcrire en français le son « u » du grec ancien tandis que le son « ou » des mots grecs est transcris par la lettre…« u » en français ! On peut voir là un bel exemple de mépris de classe : à quoi peuvent bien servir ces règles de transcription qui aboutissent à contrefaire les vocables originels si la raison d'être de l'orthographe est de rendre compte de l'étymologie ? Il me semble évident que ces règles n'avaient d'autre fin à l'origine que de séparer les dépositaires de la culture classique qui pouvaient les comprendre des autres, c'est-à-dire du peuple, du vulgaire et de rendre ceux-ci étrangers à leur propre langue. Cette orthographe trace une frontière sociale entre le maître et le sujet, elle incarne une vision du monde qui n'a plus lieu d'être selon laquelle les hommes naissent inégaux, selon laquelle la nature des hommes varient selon leur naissance, selon laquelle un sang rouge irrigue le corps de l'homme né vulgaire et bleu celui de l'homme né noble. Cette orthographe est une insurrection des élites contre le peuple, son maintien l'expression du refus obstiné de celles-là de se penser comme une partie de celui-ci.

L'orthographe est un déchet de l'Ancien Régime, si la France est vraiment une République démocratique, laïque et sociale où la souveraineté réside dans la nation, pourquoi continue-t-elle à être en vigueur 214 ans après la décapitation de Louis XVI? Quand les Nègres de Saint-Domingue sont devenus la nation haïtienne et qu'ils ont instauré une orthographe de leur langue créole qui est issue du français ils ne se sont pas embarrassés d'étymologie et ont écrit la langue parlée par le peuple...

lundi 29 janvier 2007

Contre l'automédication telle que défendue par M. Slama sur France Culture

L’un des avantages que procure le travail de nuit, hormis de réduire l’amplitude horaire de la vie sociale de l’individu concerné pour peu qu’il soit célibataire, hormis d’ajouter des primes additionnelles souvent mirobolantes à des salaires déjà prohibitifs pour la pauvre entreprise écrasée par la concurrence mondialisée, hormis de rendre un peu plus pénible et fragile le sommeil de celui qui a le mauvais goût de souffrir d’insomnies –enfin hormis moult joyeusetés le travail de nuit présente un avantage et un plaisir comparable à nul autre : éviter les matins de France Culture. Etant moi-même citoyen contribuable et redevable, de même que pingre, j’ai pour habitude d’écouter cette antenne publique généralement intéressante, voire enrichissante ; et d’ailleurs, n’étaient les fameux Matins, elle le serait tout court, enrichissante. Comme la vie est mal faite ! Fallait-il donc que je tombe, moi qui entends ces Matins peut-être une fois dans l’année, justement sur Mrs. Slama et Barbier, ci-devant défenseurs du darwinisme social et apôtres de la responsabilité individuelle (ça marche souvent ensemble, je me demande bien pourquoi). La chronique de M. Slama est disponible ici http://www.radiofrance.fr/chaines/france-culture/emissions/matins/index.php.

Ainsi donc M. Slama se réjouit pesamment de l’audace réformatrice de notre ministre de la santé organisant le développement de l’automédication. Enfin ce qui réjouit surtout M. Slama est cette fameuse responsabilité individuelle dont le ci-devant Barbier nous explique au même moment qu’elle s’est trouvée ruinée par la Sécurité sociale et l’Etat-providence dont la crise salutaire contraindra chacun à se reprendre en main sans plus compter sur la providence d’un Etat qui débilite et amollit : M. Slama se réjouit de ce que l’automédication va augmenter le nombre de médicaments en vente libre et donc non remboursés. Ainsi le fait de débourser responsabilise l’individu qui n’est bien souvent qu’un malade imaginaire, chose bien connue du ci-devant mais que des préventions imbéciles masquent au commun des mortels par ailleurs affiliés à la Sécurité sociale qui porte atteinte à la sélection naturelle –qui attente à la responsabilité individuelle veux-je dire. Il est bien évident que la responsabilité individuelle est une grande chose de même que la sélection naturelle : il est tout aussi évident que le meilleur moyen de responsabiliser l’individu consiste à lui taper dans le portefeuille qu’il a plus fourni qu’il ne le dit, l’hypocrite, mais on ne la fait pas au ci-devant qui sait que la réalité se situe dans les statistiques de l’Insee et de l’Eurostat et qui ne se laisse pas abuser par le « ressenti » du personnel ancillaire. Toujours est-il qu’en faisant payer le malade on le responsabilise : et pourquoi pas après tout ?

Mais alors, puisque le prix des médicaments est unitaire, cela implique que le malade imaginaire est responsabilisée relativement à son niveau de fortune : ainsi celui qui gagnera mille euros sera dix fois plus responsabilisée que celui qui en gagnera dix mille quand il achètera un remède coûtant cinquante euros, ce qui représente 5% de son revenu mensuel contre 0,5% de celui du ci-devant, qui doit ses émoluments à son talent et à son excellence bien sûr. Si je suis la logique de Monseigneur, dois-je comprendre que plus les gens sont pauvres plus ils sont responsables et que plus on grimpe l’échelle sociale plus l’irresponsabilité grandit ? De sorte que l’irresponsabilité constituerait un attribut éthique des élites et la responsabilité une injonction faite aux couches inférieures. Mais l’élite n’est-elle pas la crème de la société ? N’est-elle pas le rassemblement des talents et des génies, de l’intelligence et de l’excellence ? D’où j’inférerai que l’irresponsabilité individuelle relève de l’excellence éthique et la responsabilité individuelle d’une tare probablement congénitale. On m’objectera que j’infère à tort et à travers et que mes propos sont la conséquence d’une première nuit de l’année 2007 sans sommeil et on aura raison pour ce qui concerne mon insomnie en ce premier jour de l’an. Mais on aura tort pour la première partie car si M. Slama et son pote Barbier étaient conséquents avec eux-mêmes (ou plutôt si leurs considérations ne transpiraient le mépris aristocratique de classe le plus vulgaire) ils s’insurgeraient contre le prix unitaire des médicaments et exigeraient que chacun paye les médicaments non remboursés en fonction du niveau de ses revenus, de façon à ce que chacun soit également responsable (puisque d’après eux c’est comme ça qu’on rend les gens responsables, en leur faisant les poches plutôt qu’en les éduquant et les informant): ainsi quand le gonze gagnant mille euros payerait cinquante euros sa boîte de j’saispôquoizan le ci-devant qui en gagne lui dix mille payerait la même boîte de j’saispôquoizan cinq cents euros ; mais une telle idée ne leur effleure évidemment pas l’esprit à ces grands esprits, tout emplis qu’ils sont d’une autre idée, tellement plus agréable et conforme à leurs préjugés, que ce sont nécessairement les gonzes et leurs gonzesses (à moins que ce ne soit l’inverse) qui consomment du médicament et du traitement sans raison et juste parce que c’est remboursé et parce qu’ils sont bêtes.

Peut-être faut-il développer l’automédication mais que vient faire la « responsabilité individuelle » dans ce débat ? Est-on responsable de tomber malade ? De pouvoir se payer les médicaments ? En fait derrière leurs belles phrases se cache le refus d’un système de prise en charge collective des dépenses de santé dont la finalité n’est autre que permettre à chacun de disposer d’un égal accès aux soins, quelque soit son statut social : ce qu’ils supportent mal c’est qu’on rende invisible les distinctions hiérarchiques au sein de la société, qu’on rende invisible les marqueurs de ces hiérarchies. Alors qu’avec ce qu’ils nomment « responsabilité individuelle » les marqueurs en question se matérialisent établissant la distinction entre ceux qui peuvent payer et ceux qui ne le peuvent pas, ce qui les rassure quant à leur statut. Plus précisément le marqueur social réside dans leur irresponsabilité individuelle car, pour ce qui les concerne, les dépenses de santé n’importent guère, elles représentent un coût négligeable qui permet le gaspillage. Ainsi, en enjoignant aux gonzes de se responsabiliser alors qu’eux-mêmes « s’irresponsabilisent » de manière patente, les ci-devant marquent socialement les hiérarchies dont ils forment les sommités mais des sommités un peu flageolantes et qui ressentent un besoin pressant d’être rassurés quant à leur infatuation.

Les maîtres sont gens grotesques...